Concerts et art de vivre flamenco

actualté du flamenco
actualté du flamenco actualté du flamenco actualté du flamenco actualté du flamenco

"Rencontre avec Chano Lobato" par Gregorio Ibor Sanchez

Nous étions derrière le rideau, prêts à entrer sur scène, sans avoir pu entrecroiser ma guitare à son chant, ne serait ce que quelques minutes. J’étais littéralement mort de trac et lui fis part de mon anxiété. Il m’avait donné quelques instants avant un papier cartonné, déjà bien usé ; il y était noté, très simplement les différents styles de Cante et les capodastres correspondants.

"Toma ! C’est Manolo Franco qui l’a fait,  quoi qu’il en soit, je te tranquillise, même si la guitare ne suit pas, je suis habitué à chanter, comme si rien n’était…"

Chano était serein et responsable, il avait vu bien d’autres…

Sur le guéridon qui était à coté de sa chaise, il avait lancé un soniquete de buleria assez lent, pas fort, pas très complexe mais d’une précision absolument diabolique, l’aiguille du manomètre du swing dans la zone rouge.

Les premières letras sortirent de lui avec une grâce infinie. 

« Por la calle abajito va quien yo quiero, no le veo la cara por el sombrero » 

Tan tiquotiquotan tiquotiquotan taquatan taquatan

“cuando me mientan a Francia me acuerdo de tu presencia, porque de Francisca a Francia va poca la diferencia”

Tan tiquotiquotan tiquotiquotan taquatan taquatan

“cuatro pares franciscos cuatro del carmen, cuatro de la victoria son doce frailes”

Tan tiquotiquotan tiquotiquotaquotaquotan taquatan

 

Le rendez vous avec Chano était à Orly. Il arrivait de Séville et moi de Nîmes pour donner, le soir même, un concert au théâtre de Gand en Belgique en première partie des musiciens de Ravi Shankar. 

Jouer avec une légende du flamenco, dans un grand théâtre, qui plus est en duo, je n’en avais pas dormi, plusieurs nuits …Un homme attendait avec une pancarte  sobrement intitulée « Chano Lobato » à la sortie des bagages. En voyant son nom écrit sur le papier, un frisson d’émotion me parcourut tout entier.

Les images des vidéos de Chano que j’avais regardé tous les jours précédents afin de travailler me revinrent à la mémoire, les tonalités de ses innombrables « letras » et tous les codes rythmiques de sa musique se mêlaient dans mon esprit, j’étais pétri d’inquiétudes.

Nous l’avions rejoint dans un café de l’aéroport où il nous attendait, attablé dans un coin. Il m’apparut âgé, tout fragile et silencieux avec ce cigare cubain qu’il n’allumait jamais à la bouche, je l’avais imaginé plus exubérant…

Dans le train, en route pour la Belgique, j’évoquais le concert du soir et je lui demandais à quel moment nous allions répéter, il me répondit en plaisantant qu’il connaissait beaucoup de « letras » par cœur et qu’il n’y avait pas besoin de répéter, je  traduisis la raillerie à notre accompagnateur qui rit avec moi.

Le théâtre de Gand était magnifique et la salle de concert très imposante, nous avions, c’était la première fois pour moi, une loge chacun !

Je sortis ma guitare pour l’accorder en attendant l’heure de la balance, un quart d’heure plus tard je frappais à la porte de la loge de Chano pour pouvoir enfin répéter et tenter de contenir les doutes qui m’envahissaient. Quand il ouvrit la porte, Il parut surpris de me voir, il questionna : c’est déjà l’heure ? Non, c’est pour la répétition ! 

Pour la deuxième fois,  en souriant et avec un ton très paternel, il me fit la même blague : "ne t’en fais je connais de nombreuses letras par cœur et puis si j’ai un trou de mémoire j’improviserai !"

Il referma la porte. 

Je restais, perplexe, dans les couloirs du théâtre; contrastant avec mes inquiétudes, les tablas indiens de la deuxième partie sonnaient au loin, sublimes…

Quand on vint nous chercher pour la balance, j’étais soulagé de pouvoir enfin pouvoir jouer un peu avec lui mais il avait décliné la balance, il fallait qu’il fasse son injection d’insuline…

 

Les inflexions de voix étaient tantôt lyriques, tantôt rythmiques, régulièrement justes et d’un grand naturel. Les nombreuses ellipses de chanteur n’étaient jamais arrogantes et toujours justifiées et ce soniquete qui ronronnait…

Chano n’était le genre de chanteur qui faisait peser de la responsabilité sur le guitariste mais l’invitait à le rejoindre dans un univers merveilleux…

Je m’immergeai avec délices dans son monde et sentis par tous les pores de mon corps son savoir de maestro qui me caressait.